Archives de catégorie : Sagesse

Moments lumineux

Les moments les plus lumineux de ma vie sont ceux où je me contente de voir le monde apparaître. Ces moments sont faits de solitude et de silence. Je suis allongé sur un lit, assis à un bureau ou marchant dans la rue. Je ne pense plus à hier et demain n’existe pas. Je n’ai plus aucun lien avec personne et personne ne m’est étranger. Cette expérience est simple. Il n’y a pas à la vouloir. Il suffit de l’accueillir, quand elle vient.

Un jour tu t’allonges, tu t’assieds ou tu marches, et tout vient sans peine à ta rencontre, il n’y a plus qu’à choisir, tout ce qui vient porte la marque de l’amour. Peut-être même la solitude et le silence ne sont-ils pas indispensables à la venue de ces instants extrêmement purs. L’amour seul suffirait. Je ne décris là qu’une expérience pauvre que chacun peut connaître, par exemple dans ces moments où, sans penser à rien, oubliant même que l’on existe, on appuie sa joue contre une vitre froide pour regarder tomber la pluie.


Texte anonyme trouvé hier soir chez le dentiste

Se torturer l’esprit

Qui se torture l’esprit pour sublimer sa conduite, s’écarte du monde et a des habitudes excentriques, se fait une haute opinion de lui-même et dénigre les autres, celui-là n’a que de l’orgueil. Il n’est qu’ermite des monts et des vallées, homme qui condamne le monde. Tel est l’idéal de ceux qui aspirent à se dessécher par ascèse et à se jeter dans le gouffre.

Qui discourt sur la bonté et la justice, la fidélité et la bonne foi, la politesse et la frugalité, l’effacement et le renoncement, celui-là ne recherche que la perfection morale. Tel est l’idéal de ceux qui veulent assurer la paix du monde et améliorer les hommes en leur faisant la leçon soit en voyageant, soit en lieu fixe.

Qui se propose une haute entreprise pour acquérir un grand nom, fixe les rites entre les souverains et ses sujets, normalise les rapports entre les supérieurs et leurs subordonnés, celui-là ne veut que gouverner les hommes. Tel est l’idéal des gens de cour, qui veulent honorer l’autorité de leur prince et renforcer leur principauté, accomplir des exploits et annexer les autres pays au leur.

Qui hante les étangs ou les lacs et se plaît dans la solitude en recherchant un coin tranquille pour pêcher à la ligne, celui-là n’a pour objet que de ne rien faire. Tel est l’idéal des gens des fleuves et de la mer, qui fuient le monde et trouvent leur bonheur dans l’oisiveté.

Qui expire et aspire en soufflant fort et en soufflant faible, qui crache l’air vicié et absorbe l’air frais, qui se suspend comme l’ours et s’étire comme l’oiseau, celui-là ne recherche que la longévité. Tel est l’idéal de ceux qui veulent nourrir leur corps en l’étendant et le contractant. P’eng-tsou en fournit le meilleur exemple.

Qui a une conduite sublime sans se torturer l’esprit, qui se perfectionne sans s’attacher à la bonté et à la justice, qui se tient dans l’oisiveté sans vivre au bord des fleuves et de la mer, qui atteint un grand âge sans étendre et contracter son corps, celui-là oublie tout et possède tout. Il est paisible et immense. Il réunit en lui toutes les perfections du monde. C’est en lui que réside la voie de l’univers et la vertu du saint.

Il est dit « Le détachement, le silence, le vide et le non-agir constituent l’équilibre de l’univers et la substance de la vertu. » Il est dit « Le saint se tient en repos. Le repos lui assure l’équilibre et l’aisance qui lui assurent l’indifférence, écartent de lui les soucis, les malheurs et les influences néfastes. Il conserve l’intégrité de sa vertu et de son esprit. »

Il est dit « Le saint vit selon l’action du ciel, sa mort n’est qu’une métamorphose. Son immobilité participe à l’Obscurité, son mouvement à la Lumière. Il ne se crée ni bonheur ni malheur. Il ne fait que réagir au stimulus et ne se meut que sous la pression; il ne se lève que lorsqu’il ne peut faire autrement; rejetant toute intelligence et toute intentionnalité, il se conforme à la raison naturelle. Ainsi, il ne subit ni calamité naturelle, ni entrave matérielle, ni critique des hommes, ni reproches des morts. Il vit comme l’on flotte; sa mort est pareille au repos; il ne pense ni ne réfléchit; il n’élabore aucun projet; il rayonne sans éblouir; il tient parole sans prendre d’engagement; son sommeil est sans rêves, son réveil sans souci; son esprit est pur, son âme est inlassable. Par son vide et par sa sérénité, il rejoint la vertu du ciel. »

Il est dit : « Le chagrin et le plaisir écartent de la vertu, la joie et la colère écartent du Tao; l’amour et la haine sont des égarements de la vertu. Qui n’a ni chagrin ni plaisir atteint à la vertu suprême; rester soi-même sans jamais se modifier conduit au calme suprême; ne s’opposer à personne, c’est le vide suprême, n’avoir aucun commerce avec les choses, voilà le détachement suprême; ne résister à rien, voilà la pureté suprême. »

Il est dit : « Quiconque travaille corporellement sans se reposer finit par s’user; quiconque use de son esprit sans arrêt le fatigue et l’épuise. L’eau qui n’est mélangée à rien est par nature transparente, sa surface est unie quand elle est au repos, mais lorsqu’elle est stagnante, elle perd sa transparence. Elle est l’image de la vertu du ciel. » Il est dit « Rester pur, sans mélange, être calme et un sans se modifier, se désintéresser des choses et ne pas agir, régler son activité sur le mouvement du ciel, tel est l’art de nourrir l’esprit. »

Quiconque possède quelques célèbres épées que l’on fabrique à Kan et à Yue les garde dans leurs fourreaux. Il n’ose pas s’en servir tant elles sont précieuses! Or, l’esprit humain va dans les quatre directions et s’étend à tout. Il n’est aucun endroit qu’il ne puisse atteindre. En haut, il atteint le ciel; en bas, il encercle la terre. Il transforme et nourrit tous les êtres et l’on ne peut lui donner de forme imaginable. Son nom est « identique au Souverain » La pureté et la simplicité maintiennent l’esprit dans son état originel. Qui peut le garder ainsi en préserve l’intégrité; celle-ci se faisant plus profonde et plus étendue, il s’identifie à l’ordre du ciel.

Un proverbe dit : « L’homme du commun prise la richesse; le lettré puritain préfère la renommée; le sage tend vers son idéal; le saint attache du prix à sa vitalité. » La simplicité est ce qui exclut tout mélange, la pureté est ce qui ne gâte pas l’âme. Qui possède en soi la pureté et la simplicité est un homme véritable.

Extrait de : « Philosophes Taoïstes » (Bibliothèque de la Pléiade).

Traduit du chinois par Liou Kia-hway.

Tchouang-Tseu, L’Oeuvre complète, XV

On Love

If our love is dependent on looks, when our looks fade, our love fades. If our love relies on feelings, when feelings weaken or suddenly change, our love is threatened. If our love is attached to stories and memories, when history cannot be remembered, our love is forgotten. If love clings to form, then when form dissolves, as it must, love dies too.

Is there a love that is not dependent on form or feeling, looks or stories? Is there a love without conditions, and without end? Is there a love untouched by disease and death and the passing of things? Is there a love that is so close, so intimate, even the word ‘love’ is too much?

We do not seek love, find love, borrow love or steal love; we do not buy love or sell love; we do not even become love. Love is what we are, the awesome power of universes, holding planets in their orbits and dripping morning dew from the grass in the first light. Without love, without the profound interconnection of things emblazoned on our hearts, without that deep knowing that we are inseparable from all we see, all the riches of the world fall into nothingness.

Love is all.

Jeff Foster